Emmanuelle Borgnis Desbordes
Du XIXe siècle au XXIe siècle, nous sommes passés du dévoilement à l’exhibition. « C’était un temps où le public, dit Lacan, ce n’était pas la même chose que le déballage du privé, et où quand on passait au public on savait que c’était un dévoilement, mais maintenant ça ne dévoile plus rien puisque tout est dévoilé [1] ».
Un piège à regard
Une œuvre magistrale mérite d’être convoquée – L’origine du monde – peinte par Courbet en 1866, œuvre qui a l’audace de montrer ce que toutes les autres s’évertuent à cacher : le sexe de la femme [2]. Ce tableau, censuré pour son « sujet scabreux [3] », est un « piège à regard [4] » plus qu’un sexe exhibé. Courbet a peint un sexe anatomique dans son plus juste réalisme, sans vulgarité, en plan rapproché : un bout de corps, un corps sans visage. Le peintre met le spectateur en place de voir ce qui est d’ordinaire caché et gardé secret. Le regard du spectateur ne peut s’y dérober, poussant le spectateur à vouloir voir quelque chose là où il n’y a rien. Ce tableau touche à l’intime, soit cet « espace où le sujet peut se tenir et s’éprouver hors du regard [5] ». Courbet, dans un langage audacieux, montre une vérité sans fard, en rien pornographique.
Les images de l’intime
Aujourd’hui, le véritable changement tient à ce que la sexualité a perdu tout voile pour laisser place à un étalage de l’intimité. La diffusion massive du porno fait florès sur la toile dans une parfaite vacuité sémantique. Les images, dans leur fixité, leur standardisation, semblent se substituer à l’imaginaire du sujet, opérant un forçage sans la médiation du désir : c’est le règne d’une jouissance toute. « Se dévoile comme jamais que la sexualité fait trou dans le réel, qu’elle confronte non pas à l’interdit mais au trou du non-rapport que le fantasme se voue à boucher [6] ». L’intime est à envisager comme un lieu d’où l’homme peut se tenir séparé du monde, d’où, par la fenêtre, en secret, il peut le contempler et où, hors de tout regard, il peut se regarder lui-même : un territoire hors de la puissance toujours totalitaire de l’Autre – celui qui veut tout voir et tout savoir. Or il ne saurait y avoir de sujet sans secret. L’ostension des images de l’intime ne relève pas de l’exercice d’une liberté, mais constitue une réponse à la menace sur l’intime.
Le secret de la pudeur
Pour Lacan, la seule vertu, puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est la pudeur : une « pudeur originelle [7] » qui trouve son importance éthique comme réponse au trou du sexuel dans la structure. Parce que cette pudeur ne recouvre pas la jouissance exclue du symbolique, soit la jouissance féminine, la fin de l’expérience analytique féminise le parlêtre. La rencontre avec S(?) oblige à la production d’un savoir nouveau qui fait passer L’origine du monde à une origine à venir.
[1] Lacan J., Lacan in Italia. 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 34.
[2] Lacan en fait l’acquisition en 1955, tableau caché sous un autre, La terre érotique d’André Masson. Il est aujourd’hui au Musée d’Orsay.
[3] Aubenas S., « Postface », in Schopp C., L’Origine du monde, Paris, Phébus, 2018. p. 131.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 83.
[5] Wajcman G., « Intime exposé, intime extorqué », Lacan.com, disponible sur internet.
[6] Alberti C., « Que reste-t-il de nos fantasmes ? », La Cause du désir, n° 94, 2016, p. 30.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2025, p. 288.
© Photo(s) : Thierry de Gueyer