Née en 1997 à Salzbourg, Jana Büttner est une sculptrice allemande, qui travaille principalement à Florence, où elle a étudié la sculpture. Ses œuvres sont exposées notamment à la Galerie Calderone, à Dinard. Son travail témoigne de sa recherche sur la représentation du corps vivant, du corps féminin en particulier, de l’image et de l’expressivité des affects. Ses œuvres se caractérisent par une apparente fragilité de la posture, mêlée à la force du bronze. Ses sculptures sont remarquables dans la manière dont elles parviennent à saisir la complexité de la psyché humaine et le vivant du corps, tout en laissant l’interprétation du côté du spectateur.
Jana Büttner nous a fait le plaisir de répondre, avec une grande générosité, à quelques questions et de soulever un peu le voile sur le secret de sa démarche de création. Ses œuvres sont l’expression d’une sublimation au plus près de l’expérience humaine.
Nathalie Marion et Marjolaine Mollé
Vos sculptures sont souvent présentées en équilibre, parfois en appui sur la pointe d’un pied. Que pourriez-vous nous dire sur ce déséquilibre ?
Jana Büttner — L’équilibre et le déséquilibre sont des thèmes récurrents dans mon travail, parce qu’ils reflètent la condition humaine. Nous faisons rarement l’expérience d’une stabilité absolue : nous sommes sans cesse en train de nous adapter, de nous déplacer, de retrouver notre équilibre. En plaçant une sculpture sur la pointe d’un pied ou dans une posture apparemment instable, je cherche à saisir cet instant fugace situé entre tension et relâchement, entre vulnérabilité et résilience.
Même si les sculptures donnent l’impression d’être physiquement instables, elles sont soigneusement conçues pour tenir debout. J’aime ce contraste entre ce que l’œil perçoit et ce qui est réellement possible sur le plan structurel. Il fait écho à la manière dont les êtres humains peuvent sembler fragiles tout en possédant une force intérieure remarquable.
Pour moi, ces situations de déséquilibre ne parlent pas tant de la peur de tomber que du mouvement, de la transformation et de cette détermination silencieuse à demeurer présent malgré l’incertitude. J’espère que chacun pourra y reconnaître quelque chose de sa propre expérience.
Le regard occupe une place importante dans vos sculptures : parfois les yeux sont cachés, parfois ils donnent une direction au regard. Ainsi, vos œuvres accrochent le regard du spectateur. Comment abordez-vous cette question ?
Jana Büttner — Le regard est bien sûr un aspect essentiel de mon travail, car, en tant qu’êtres humains, nous cherchons d’abord les yeux de la personne qui se trouve en face de nous. C’est ainsi que nous tentons de la comprendre et d’entrer en relation avec elle.
Pour moi, cependant, le regard ne se limite pas aux yeux : il traverse toute la sculpture. Il m’arrive de cacher les yeux, tandis qu’à d’autres moments un regard direct instaure immédiatement une relation avec le spectateur, presque une confrontation qui l’invite à s’arrêter et à entrer en dialogue avec l’œuvre.
Je suis particulièrement intéressée par cette tension entre ce qui se révèle et ce qui demeure caché. Une sculpture n’a pas besoin de tout expliquer ; je crois même qu’elle gagne en force lorsqu’elle laisse une place à l’ambiguïté. Que le regard soit visible ou dissimulé, j’espère qu’il ouvre un dialogue silencieux entre la figure et celui qui la contemple, laissant à chacun la possibilité d’y projeter sa propre interprétation.
Missing Piece est l’une de vos œuvres emblématiques. Une femme se tient en équilibre, tenant dans sa main un éclat de miroir. Quelle a été votre démarche dans cette création pour parvenir à saisir ainsi la question du corps et de l’image ?
Jana Büttner — Missing Piece explore le rapport entre la manière dont nous nous percevons et celle dont nous sommes perçus par les autres. Le fragment de miroir est un symbole à la fois simple et puissant : il ne renvoie qu’une partie du corps, jamais son ensemble. Cette idée de fragmentation m’intéressait particulièrement, parce que notre identité est souvent incomplète et demeure en perpétuelle évolution.
Au cours du processus de création, je souhaitais que la figure et le miroir entrent en dialogue. Cette sculpture ne cherche pas à atteindre un reflet parfait ; elle invite plutôt à reconnaître que chacun porte en lui des aspects encore cachés, incertains ou en devenir.
La posture d’équilibre renforce cette idée : elle suggère que l’identité n’est jamais figée, mais qu’elle se construit et se négocie continuellement. Il y a à la fois de la vulnérabilité et de la force dans le fait d’assumer une image incomplète de soi.
Plutôt que d’apporter une réponse définitive, je souhaitais que cette œuvre invite chacun à s’interroger sur la manière dont il construit sa propre image et sur la part de celle-ci, qui se façonne à travers les reflets que le monde lui renvoie.
Conflicted représente deux femmes enlacées, d’un geste tendre et ferme à la fois. Diriez-vous que cette œuvre évoque le conflit psychique, la division subjective, voire la question du désir, comme s’il s’agissait de deux représentations d’une seule et même personne ?
Jana Büttner — Cette sculpture met en scène un conflit intérieur. Les deux figures représentent en réalité une seule et même personne. Nous faisons souvent l’expérience de plusieurs voix intérieures qui dialoguent en nous.
Conflicted explore la lutte intime d’un sujet fragmenté, une relation difficile avec sa propre identité. Les deux figures incarnent deux versions d’un même être, symbolisant la tension entre le besoin de contrôle et le désir de libération.
La figure supérieure s’agrippe étroitement à l’autre, l’entourant d’un bras dans un geste qui évoque à la fois la possession et un faux réconfort : une illusion de sécurité qui, loin de protéger, enferme. La figure inférieure, quant à elle, demeure physiquement liée à l’autre mais s’en détache psychiquement. Son regard se tourne vers l’extérieur, loin de cette présence dominatrice, exprimant un désir de liberté et de découverte de soi.
Cette œuvre donne à voir ce moment de confrontation intérieure, ce mouvement de va-et-vient entre rester prisonnier de la peur ou s’en affranchir afin de retrouver son autonomie.
Est-ce que la sculpture de Camille Claudel et son point de vue sur le féminin sont, pour vous, des sources d’inspiration ?
Jana Büttner — Camille Claudel est l’une des sculptrices que j’admire le plus. Elle a travaillé à la fin du XIXè siècle, à une époque où de nombreux artistes s’éloignaient des sujets religieux et mythologiques idéalisés qui dominaient jusque-là l’art académique. Des mouvements comme le Réalisme, puis le Symbolisme, accordaient désormais une place plus importante à la figure humaine, à la vie quotidienne, à la psychologie et à l’expression des émotions. Les sculptures de Claudel sont remarquables par la manière dont elles parviennent à transmettre le mouvement, l’intimité et la complexité des affects.
Ce sujet me passionne profondément ; elle est donc naturellement l’une des artistes auxquelles je me réfère. Je crois que l’inspiration peut surgir presque partout, à condition de regarder le monde avec suffisamment d’attention. Chacun est spontanément attiré par certains thèmes, et ce sont souvent eux qui deviennent le point de départ de son travail créatif.
Vous travaillez à partir de modèles vivants, ce qui contribue certainement à donner à vos œuvres d’art leur caractère intensément expressif, entre vulnérabilité et puissance. Pouvez-vous nous parler de ce procédé et de la représentation des affects ?
Jana Büttner — Comme vous l’avez très justement observé, chacune de mes sculptures naît d’une émotion ou d’un ressenti. Celui-ci provient généralement d’une observation attentive de mon monde intérieur. Utiliser le corps humain pour explorer ces états me paraît être le moyen le plus naturel : il est capable de communiquer énormément à travers la posture et le langage du corps.
Je m’intéresse moins au portrait d’une personne en particulier qu’à la saisie d’une expérience humaine universelle. Les émotions existent rarement de manière isolée ; vulnérabilité et force coexistent souvent. C’est cette complexité qui me touche davantage que des expressions clairement définies ou univoques.
© Photo(s) : Jana Büttner