Armelle Guivarch

Les délires complotistes, bien aidés par les réseaux sociaux, ont prospéré dans notre monde. « La narration pure et simple de faits, quels qu’ils soient, empruntés au monde réel, comporte toujours des manques, des incohérences, des non-sens. Bref, une “zone d’ombre”. C’est là que le complotiste introduit un élément qui change tout : une intention, un désir, une volonté agissante attribuée à un Grand Autre à la fois multiforme, tentaculaire et dissimulé. [1] » Soyons prudents.

Mon interrogation rencontrait un fait contingent, transmettre des identifiants à ma comptable : était-ce bien raisonnable de les envoyer par mail ? L’experte pleine d’une surprenante et généreuse sollicitude fit des recherches avec son agent IA. Sommes-nous donc surveillés et plus encore, manipulés à notre insu ? Lors de conversations, je me suis rendu compte que patients ou autres n’ont aucun doute à ce sujet.

Sommes-nous sur écoute ?

L’assistant virtuel a trouvé la question intéressante. Techniquement, les assistants vocaux des smartphones détectent un mot d’activation et donc écoutent localement pour le capter. Un court extrait audio est envoyé vers les serveurs, puis analysé pour répondre à la requête. Ils s’activent parfois accidentellement. Plus encore, les GPS, ou smartphones peuvent nous faire des suggestions, car ils analysent nos données comportementales (trajets, historique de navigation, recherches, lieux visités…). Alors sommes-nous sur écoute ? Oui et non. Écoutés afin de détecter un mot-clé, il ne s’agit pas d’une écoute humaine continue. The Guardian a cependant révélé en 2019 que des conversations privées avaient été transmises par Siri et écoutées par des techniciens d’Apple pour améliorer les systèmes.

Les données sont collectées par des plateformes à but lucratif, et des propositions faites en conséquence, personnalisation de la publicité, orientation des choix, anticipation, pouvant donner l’impression d’une présence qui observe et écoute alors qu’il ne s’agit que d’algorithmes, de flux de données ou de serveurs. Voilà ce que répondait l’assistant IA.

Cette présence développée par les IA peut être sollicitée. Plusieurs jeunes analysants m’ont confié qu’ils parlaient souvent avec un agent conversationnel anthropomorphisé bienveillant et disponible, qui conseille et réconforte. Beaucoup de faits intimes sont dévoilés.

Clinicien, l’agent IA évoquait en conclusion, le développement dans la civilisation de « paranoïas ordinaires » ou de « paranoïas technologiques douces ». Intéressant !

Le secret, comme condition

Une précaution prise depuis longtemps par un de mes patients m’a récemment interrogée : il éteint son smartphone et le cache sous le coussin d’un fauteuil entre la salle d’attente et mon bureau. La pièce où je le reçois devient à ce prix « un îlot de tranquillité et de bienveillance » où il peut parler. Il y a des caméras et des micros introduits par un groupuscule fasciste dans chaque pièce de sa maison. Souvent « ils » cherchent à l’éliminer. Il délire.

La fréquentation assidue des réseaux sociaux par mon premier patient alimente ses convictions qu’« ils » lisent et critiquent ce qu’il écrit. Il n’a plus de secret pour « eux ». Ce qu’il dit dans mon bureau n’est pas capté. Le parlêtre halluciné nous l’enseigne crûment : le secret est une condition absolue de notre pratique.

[1] Miller J.-A., « Dès qu’on parle, on complote », Le Point, 15 décembre 2011, disponible sur internet.

© Photo(s) : Nicolas Brasseur