Par Marjolaine Mollé

Dans « La secte du Phénix », Borges évoque une secte mystérieuse, unie par un secret. Jacques-Alain Miller considère ce conte comme le « joyau [1] » des écrits de l’écrivain argentin. Alors quel est ce secret qui le rend si agalmatique ? En quoi ce conte intéresse-t-il la psychanalyse et que nous enseigne-t-il ?

La secte du secret

Borges utilise des références historiques et littéraires, mais aussi des procédés allusifs pour tenter de cerner cette secte. Il essaie de la situer dans le temps, de la comparer à d’autres groupes, mais on sent que quelque chose fait obstacle pour la dire. Le sens échappe, on se demande de quoi il s’agit, à quoi l’auteur se réfère. On comprend alors que seul un secret réunit les individus appartenant à cette secte, mais qu’il a été lui-même oublié et qu’il ne subsiste qu’un rite pour le commémorer. Le rite constitue finalement le secret en lui-même. Les mots semblent manquer pour dire ce secret : « ses adeptes n’en parlent pas. Il n’existe pas de mots honnêtes pour le nommer, mais il est sous-entendu que tous les mots le désignent ou, plutôt, qu’ils y font inévitablement allusion [2] ». Ce secret semble donner une signification à toutes choses, mais laquelle ? Le texte de Borges est en lui-même un savoir à déchiffrer !

Décryptage

J.-A. Miller décrypte l’écriture de Borges, qui « arrive à faire sourdre une poésie de l’érudition canularesque [3] » et qui amène une dimension d’étrangeté, d’énigme. Il déchiffre les indices, les allusions fragmentaires à la culture pour enserrer ce savoir secret, ce « savoir sous un voile » autour duquel la secte se réunit, et qui est un secret pour elle-même.

J.-A. Miller déduit, de l’impossible à dire la secte et ses particularités, qu’elle est l’humanité tout entière : « Ceux qu’on nous a présentés comme les quelques-uns, les sectateurs, sont si nombreux qu’en définitive, ils sont tout le monde [4] ». L’humanité est donc une secte, réunie autour d’un secret, secret qu’elle ne sait pas elle-même, secret « qui n’a pas de contenu, […] qui n’est rien que la signification du secret [5] ».

Mais alors quel est ce savoir secret, donnant lieu au rite qui met en jeu le corps, autour duquel la secte-monde se rassemble ? Il n’est autre que l’acte sexuel et J.-A. Miller interprète alors le phénix comme étant le phallus, qui, tel l’oiseau mythique, renaît de ses cendres : « L’acte sexuel consomme la disparition du phallus, et puis, supposément, le phallus, après un temps, un laps plus ou moins grand, renaît de ses cendres [6] ».

En résumé, « l’humanité est comme une secte, rassemblée par un secret qu’elle protège mais qu’elle ne connaît pas elle-même. Il y a un savoir, mais on n’y a pas accès, on ne peut que faire l’acte, l’acte sexuel [7] ».

Le voile des Mystères

Le génie de Borges est donc de parvenir, à travers son écriture-même, à faire entrapercevoir qu’il reste toujours quelque chose de secret, de voilé, d’énigmatique dans la relation sexuelle. La condition du phallus symbolique, comme signifiant du manque, est en effet de rester secret, afin qu’il puisse entrer en fonction et donner une signification à toutes choses, la signification phallique. La poésie de Borges, éclairée par la lecture de J.-A. Miller, aborde ainsi la question de l’acte sexuel à partir du secret et témoigne du fait «qu’il y a quelque chose du sexe qui reste toujours un secret [8]».

C’est en quoi ce conte est « le plus exquis, pour mettre en scène ce que veut dire le non-rapport sexuel [9] », en tant que le phallus voile et recouvre les mystères du sexe. Cerner cette absence est le ressort de ce qui pousse chacun à la parole et c’est le cœur de l’analyse.

[1] Miller J.-A., « Le Coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges », Quarto, n° 70, avril 2000, p. 8.
[2] Borges J. L., « La secte du Phénix », Fictions, Paris, Gallimard, 1983, p. 552.
[3] Miller J.-A., « Le Coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges », op. cit., p. 8.
[4] Miller J.-A., « Le secret de tout le monde », Histoire de… psychanalyse, France Culture, 22 juin 2005.
[5] Miller J.-A., « Le Coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges », op. cit., p. 12.
[6] Ibid., p. 11.
[7] Miller J.-A., « Le secret de tout le monde », Histoire de… psychanalyse, op. cit.
[8] Ibid.
[9] Miller J.-A., « Le Coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges », op. cit., p. 12.