Solenne Albert

Dans le Séminaire Le Désir et son interprétation, Jacques Lacan s’intéresse à la constitution du sujet de l’énonciation. Il indique que l’on oublie souvent qu’au départ, l’enfant a un Je tout petit, une capacité à dire Je, très fragile. « Chez l’enfant, quelque chose n’est pas encore achevé, précipité par la structure, ne s’est pas encore distingué dans la structure. [1] »

Lacan souligne la nécessité d’une opération fondamentale, afin que l’enfant parvienne à se saisir comme « un », à part, dans un moment clé donc, de la constitution subjective où la question du secret a une place centrale.

Une révolution subjective

Lacan indique que « l’une des révolutions de l’âme enfantine, c’est le moment où l’enfant, après avoir cru que toutes ses pensées sont connues de ses parents, s’aperçoit qu’il n’en est rien. […] Ce ne pas savoir chez l’Autre est corrélé à la constitution même de l’inconscient du sujet, et il est indispensable d’en tenir compte [2] ». Ainsi, au départ, l’enfant pense que l’Autre – ses parents, ses enseignants, les adultes qui l’entourent – voit tout, sait tout, peut même lire dans ses pensées. Il se sent pris dans le langage, dans les paroles de l’Autre, comme dans une toile d’araignée, dans un piège dont il ne peut pas sortir. Découvrir que l’Autre ne sait pas tout est une libération.

Cette opération se produit lorsque l’enfant saisit que quelque chose peut échapper à l’Autre, qu’une part de lui-même reste ignorée. D’où l’importance des secrets, des cachettes, où l’Autre ne le voit plus, puis le cherche. La jubilation de l’enfant est alors le signe de ce bout de savoir qui a été arraché à l’Autre et qui, de fait, se révèle manquant.

Ainsi, apprendre à mentir, à faire semblant, à ne pas tout dire, avoir un espace à part, un lieu rien qu’à lui – pour déposer ses pensées intimes, ses questions, ses peurs – est fondamental.

L’analyse : le lieu des secrets

Dans l’accueil de l’enfant, garantir cet espace de liberté est essentiel, car c’est bien souvent le seul espace où l’enfant peut s’abriter des attentes, demandes et paroles de l’Autre. Instituer, pour l’enfant, « le droit au secret » permet de faire dégonfler l’Autre immensément puissant auquel il a affaire. Pour l’enfant, l’adulte est celui qui incarne le pouvoir, le savoir, la force, etc. Préserver un espace à l’abri du regard de l’autre, lui permettre de se construire une cachette est essentiel pour sortir de l’agitation, des angoisses, voire de la terreur. C’est cet espace qui permet à l’enfant de respirer et de constituer son désir. En son absence, c’est souvent par son symptôme que l’enfant dit « je », se positionne, se rebelle, parfois discrètement, parfois à grand bruit.

Lorsque l’enfant reste convaincu que l’Autre sait tout, le devine, lit dans ses pensées, c’est un sentiment extrêmement angoissant qui l’envahit. Être vu partout, ne pas pouvoir se cacher, que rien n’échappe au commissariat de l’Autre peut provoquer agressivité, angoisses de persécution, etc.

C’est pourquoi, dans ce même Séminaire, Lacan indique qu’il faut saluer et se réjouir des premiers mensonges de l’enfant. Ceux-ci lui demandent un courage immense. Dans le même mouvement, il est essentiel que l’Autre sache fermer les yeux sur ces premiers mensonges de l’enfant, constitutifs de sa subjectivité.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 101.
[2] Ibid., p.287.

Illustration : © Stéphanie Gédouin