Joyce Trébuchet

Le titre du Forum nous oriente vers une butée : de l’heure à l’heurt, la transparence peut-elle se faire sur le secret ? L’ouvrage de Gérard Wajcman, L’Œil absolu, ajoute à cette homophonie le leurre et démontre que la transparence est un leurre butant sur le réel.

Idéologie de la transparence scientifique

G. Wajcman soutient que « l’idéologie de la transparence menace nos existences, l’espace privé de nos maisons et l’intérieur de nos corps, dissolvant un peu plus chaque jour notre part d’intime et de secret [1] », du fait des techniques scientifiques. La science relaie l’idéologie de la transparence, d’un harmonieux tout voir, et croit d’ailleurs qu’elle voit tout. Elle supprime la dimension du hors-champ, dans une extension du domaine de l’œil. La vidéosurveillance en est le paradigme et la caméra fonctionne comme une prothèse de l’œil. Les techniques scientifiques font croire à une vue sans trou, sans manque, mais celui qui croit voir est égaré, car – comme nous tous – il est structuré par le manque.

La schize entre l’œil et le regard

Lacan précise qu’il existe une différence entre la vision et le regard, entre le champ visuel et le champ scopique, qui inclut ce manque et relève du champ de la pulsion : « le rapport du regard à ce qu’on veut voir est un rapport de leurre. Le sujet se présente comme autre qu’il n’est, et ce qu’on lui donne à voir n’est pas ce qu’il veut voir. C’est par là que l’œil peut fonctionner comme objet a, c’est-à-dire au niveau du manque (-phi) [2] ». La castration est donc présente dans l’expérience même du visible, une part échappe toujours.

« Sauver l’intime […] c’est aujourd’hui sauver l’ombre [3] »

La science veut tout voir, sauf cette part sombre derrière le voile. À l’inverse de vouloir éradiquer la part secrète, la psychanalyse l’éclaircit, non pas pour l’acter, mais pour la traiter. En effet, le secret relève de la division du sujet : « L’intime est aussi le lieu où le sujet se regarde interrogativement, et où il se fait énigme, où il apparaît qu’il n’est pas transparent à lui-même, où se manifeste sa part d’ombre. Cette part fermée au regard de l’Autre reste opaque à son propre regard. Se découvre qu’il y a en lui quelque chose de plus intérieur que son intimité. [4] ». La psychanalyse est avertie du fait que le réel résiste au dévoilement d’un œil absolu : « Il est très important pour un sujet de n’être pas toujours vu [,] que l’Autre puisse ne pas tout voir [5] », affirme Jacques-Alain Miller.

L’œil absolu, ne prenant pas en compte la division, est un « œil sans paupière [6] », qui ne peut donc pas opérer ce battement essentiel d’ouverture et de fermeture, nécessaire au secret et qui est de l’ordre de l’universel. Tout voir n’existe pas. Croire que l’œil absolu existe, c’est s’exposer aux ravages. Face au « désir de transparence qui arraisonne le monde », reste pour le sujet « son droit au caché », « qui n’est pas simplement de cacher la vérité, mais de cacher aussi qu’il ne sait rien de cette vérité » [7].

[1] Wajcman G., L’Œil absolu, Paris, Denöel, 2010, quatrième de couverture.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 96.
[3] Wajcman G., L’Œil absolu, op. cit., p. 49.
[4] Miller J.-A., cité par G. Wajcman, ibid., p. 45.
[5] Ibid., p. 322.
[6] Ibid., p. 19.
[7] Ibid., p. 46.

© Photo(s) : Nicolas Brasseur