Thomas Kusmierzyk

Fin 2024, au Musée des Arts décoratifs, l’exposition « L’intime, de la chambre à coucher aux réseaux sociaux » illustrait avec brio l’évolution des modes de vie du XVIIIe siècle à nos jours et les mutations de la société occidentale vis-à-vis de l’intime. La commissaire de l’exposition, Christine Macel, faisait un double constat : d’une part, un brouillage des frontières entre public et privé lié aux nouvelles technologies ; d’autre part, dans un contexte de montée de l’individualisme et d’exacerbation du narcissisme, un repli vers la sphère de l’intime [1].

Exposition généralisée

S’il est évident que les innovations technologiques modifient nos vies, comment lire les conséquences de ces inventions sur les parlêtres ? En une vingtaine d’années, les réseaux sociaux ont pris une ampleur considérable ; la promotion de la transparence, qui n’est pas sans conséquences sur le lien social, s’accompagne d’une incitation à se raconter et à se montrer sur les réseaux. Pris par la passion narcissique, beaucoup manifestent une appétence à se dévoiler ; d’autres peuvent se plaindre d’une effraction de leur intimité par l’exploitation non désirée de leur image ou de leur vie privée. Les comptes fisha [2] où sont divulguées photos et vidéos intimes sont l’une des pires illustrations de cette tendance.

De l’énigme au spectacle

Si avec La secte du phénix, le tour de force de Borges consiste à « énigmatiser l’acte sexuel [3] », avec l’explosion de la pornographie en ligne, le coït est désormais « exhibé, devenu spectacle [4] ». Le porno a reconfiguré la réalité humaine en réintégrant dans le champ de la représentation la copulation, auparavant confinée dans le privé [5].

Cette prolifération de l’intime sur les écrans du monde révèle que le regard de l’Autre a perdu sa capacité à faire honte à celui qui jouit. Jacques-Alain Miller évoquait le phénomène des reality shows comme moment où la télévision a fait intrusion dans le privé : « Ce qui se répercute dans cette honteuse pratique universelle, c’est la démonstration que votre regard, loin de porter la honte, n’est rien d’autre qu’un regard qui jouit aussi. […] Le secret du spectacle, c’est vous qui le regardez, parce que vous en jouissez [6] ».

La chambre à coucher

Mais que se passe-t-il dans la chambre à coucher ? Sur fond d’inexistence du rapport sexuel, les sujets contemporains témoignent bien souvent d’une certaine solitude, et ce malgré un appareillage constant aux objets connectés.

À l’issue de son Séminaire sur La logique du fantasme, Lacan propose que s’il est une chambre à coucher sans commune mesure – puisque l’acte sexuel y est forclos [7] – c’est bien le cabinet de l’analyste. Lieu où l’intime est accueilli, où il ne s’agit nullement de tout savoir ni de tout voir, serait-ce l’un des derniers endroits où l’intime et le droit au secret sont préservés ?

[1] Cf. Macel C., « Les objets de l’intime », in (s/dir.) Macel C., L’Intime, de la chambre aux réseaux sociaux, Éditions Gallimard / Musée des Arts décoratifs, Paris, 2024, p. 12.
[2] De l’argot ficha, humilier publiquement.
[3] Miller J.-A., « Le Coït énigmatisé : Une lecture de la “La secte du Phénix” », Quarto, n°70, avril 2000, p. 11.
[4] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 105.
[5] Cf. ibid., p. 106.
[6] Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne, n°54, juin 2003, p. 10.
[7] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 423.

© Photo(s) : Nicolas Brasseur