Célie Gérard
L’Autre femme, objet de fascination
Dans la cure de Dora, Freud, qui poursuit ses recherches sur la névrose hystérique, cherche à percer le secret au cœur de ce cas. Pour cela, il s’intéresse vite à la prévalence dans le discours de la jeune femme des relations de son père avec Mme K. Il repère que Dora agit à l’égard de Mme K. tantôt « comme une femme jalouse [1] », tantôt comme une « amoureuse [2] ». La jeune femme occupe auprès de Mme K. le rôle de substitut, que ce soit dans sa fonction maternelle (elle s’occupe de ses enfants) ou parce qu’elle suscite le désir de M. K., dans « une fascination pour celle qui incarne la femme que son père aime, soit comme le montrera Lacan plus tard, comme une question qui ne parvient pas à se poser [3] ». Lacan nous invite en effet à penser la structure de la névrose comme une « question secrète et bâillonnée [4] ». Ainsi, au-delà de l’identification au père, c’est par le biais de M. K. qui lui sert de moi, de « point externe d’identification imaginaire », que Dora pose sa question sur son être sexué : « Qu’est-ce qu’être une femme ? » [5].
Roc de la féminité
À la relecture du texte de Freud, Lacan opère un pas de plus et situe un troisième renversement dialectique, « celui qui nous livrerait la valeur réelle de l’objet qu’est Mme K. pour Dora. C’est-à-dire non pas un individu, mais un mystère, le mystère de sa propre féminité, nous voulons dire de sa féminité corporelle [6] ». Dora s’intéresse en effet à Mme K. et se demande ce qui, chez elle, cause le désir de son père : « Qu’est-ce que l’Autre femme a de plus qui la fait objet du désir d’un homme ? [7] ». Dora fait ici exister La femme en la personne de Mme K. dont elle admire la « blancheur ravissante de son corps |8] ». Le mystère de la féminité est un secret pour Freud lui-même qui définissait la vie sexuelle des femmes comme le « dark continent |9] », soulignant par là son écueil face à la jouissance féminine. Cela conduira Dora à quitter le cabinet de l’analyste, avec le « sourire de la Joconde [10] », rejoignant sa décision déjà établie de renoncement vis-à-vis des soins, rieuse face aux médecins qui tentaient de l’alléger de ses maux [11]. Freud a découvert que dans l’inconscient, le sexe féminin se situe comme une absence, par le biais de la référence à la castration, du côté du Penisneid. Lacan proposera par la suite un au-delà du complexe d’Œdipe et une conception de la féminité comme pas-toute phallique.
Le secret sur la féminité que recherchaient Freud et Dora est alors bien davantage caractérisé par une absence, par un vide, par un trou dans le symbolique, ce que Lacan reprendra dans son aphorisme La femme n’existe pas.
[1] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 40.
[2] Ibid., p. 44.
[3] Leguil C., « Sur l’indicible de la féminité : Dora avec Lacan », in Hulak F. (s/dir.), Lire Lacan au XXIe siècle, Nîmes, Champ Social, 2019, p. 102.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 196.
[5] Ibid., p. 197.
[6] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220.
[7] Leguil C., « Sur l’indicible de la féminité : Dora avec Lacan », op. cit., p. 98.
[8] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie », op. cit., p. 44.
[9] Freud S., La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1985, p. 75.
[10] Lacan J., « Intervention sur le transfert », op. cit., p. 224.
[11] Cf. Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie », op. cit., p. 13.
© Photo(s) : Thierry de Gueyer