Solenne Leblanc
Les secrets ne se trouvent pas dans la Nature, ce sont des constructions langagières humaines. Ainsi, chacun de nous se constitue une part plus ou moins cachée, faite de signifiants. La psychanalyse, loin de faire des êtres parlants des communicants transparents à eux-mêmes, part de l’hypothèse de l’inconscient. Aucun métalangage n’est à rechercher : dès que nous parlons, des désirs cachés se glissent dans la chaîne signifiante. Désirs qui peuvent être ce que le sujet a de plus précieux.
Je serai seule à cinq heures [1]
La position de l’analyste est la plus responsable de toutes, nous dit Lacan dans Problèmes cruciaux, à savoir celle d’ouvrir le sujet à la voie de son désir. L’interprétation y est déterminante. Pour nous faire saisir cet enjeu, Lacan recourt à l’exemple pris chez un linguiste. Une jeune femme et son amant conviennent d’un code pour se donner rendez-vous : un rideau et un nombre de pots de fleurs à la fenêtre. Contrairement au linguiste, Lacan indique que les énoncés sont le matériau même de l’articulation signifiante qui produit l’énonciation du sujet. Ainsi, lorsque la jeune femme dit à son amant qu’elle sera seule à cinq heures, un vouloir dire secret est en jeu qui ne relève plus du simple code. Seule résonne et révèle un désir – toujours lié au fantasme – qui s’y cache : être la seule.
Seule avec elle [2] / Seule sans lui
Lacan poursuit son élaboration en partant de l’aphonie de Dora, symptôme qui se produit lorsqu’elle est seule avec elle (Mme K.). Pourquoi dit-il cela ? Comment peut-on être seule avec quelqu’un ? Une hypothèse est que seule avec elle viendrait en contradiction de l’interprétation freudienne seule sans lui. Lacan jouerait ainsi d’une opposition signifiante pour nous faire entendre ce qui se dit secrètement… à condition de lire.
En effet, si l’aphonie apparaît lorsque le supposé bien-aimé est au loin, c’est selon Freud parce que Dora ne peut lui parler à lui. Seule sans lui, elle renonce à la parole. Tandis que pour Lacan, l’aphonie se produit lorsque Dora est seule avec elle, avec Mme K. Sur le plan de la vérité, sans lui et avec elle sont justes : l’aphonie se manifeste bel et bien en l’absence de M. K. Cependant, Lacan situe son interprétation sur le plan du signifiant, pas sur celui de la vérité. En l’absence de M. K, l’important est que Dora se retrouve seule avec Mme K. Ce qui permet de déduire qu’en présence de M. K, elle n’est justement pas seule.
Aphone
Pourquoi Dora est-elle seule avec Mme K ? Et pourquoi ne l’est-elle pas en présence de M. K ? C’est parce que celui-ci occupe la place du moi de Dora : elle fait l’homme. Et, lorsque M. K est présent, bien loin d’être aphone – symptôme touchant la fonction de la voix – Dora se montre particulièrement loquace, voire vorace. À partir de cette position virile, elle pose mille et une questions à Mme K tout en la dévorant du regard. Elle se délecte du mystère de la féminité qu’elle lui fait incarner… sans entrer elle-même dans la danse en tant qu’être sexué.
Mais en l’absence de M. K, Dora est privée de ce moi dont elle se soutient pour parler. Et en tant que sujet, elle devient seule avec Mme K. Confrontée au manque de signifiant dans l’Autre pour dire ce qu’elle est, Dora en reste… sans voix. Sa question de savoir ce que c’est que d’être une femme est articulée en symptôme névrotique et c’est l’aphonie qui se présente.
Que nous est-il permis d’espérer d’une analyse ? Certainement pas la disparition de ce qui se dit secrètement, entre les lignes. Mais une amélioration de la position du sujet concernant l’assomption de son sexe, c’est certain.
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2025, p. 246.
[2] Ibid., p. 260.
© Photo(s) : Thierry de Gueyer