Sylvie Mothiron
Tout dire, tout montrer devient aujourd’hui un gage de visibilité, voire un impératif de compréhension du monde qui nous le rendrait, soi-disant, plus accessible, intelligible et rationnel. Le vœu de transparence exigé à notre époque prétend être exaucé par la levée du secret, selon les critères d’un idéal de connaissance totalisant et standardisé du tout savoir, qui surtout mettrait tout le monde d’accord.
La formule freudienne die Not des Lebens [1], traduite par la « nécessité de la vie », rappelle qu’il existe un secret irréductible : celui de la cause du désir qui, elle, résiste à toute ambition de transparence.
L’urgence de la vie
La Not des lebens renvoie au sentiment de détresse (Hilflosigkeit) du nourrisson. Du fait de l’inachèvement biologique, il provoque une tension et la mise en mouvement de l’organisme que le nourrisson est incapable de résoudre seul. Cette expression est reprise par Lacan qui en donne la lecture suivante : « Quelque chose qui veut. Le besoin, et non pas les besoins vitaux. La pression, l’urgence. L’état de Not, c’est l’état d’urgence de la vie [2] », qui ouvre à un manque constitutif (das Ding), touche à l’insondable décision de l’être et indique le statut d’un sujet divisé par l’inconscient.
À partir de das Ding, Lacan localise ce qu’il nomme « le secret véritable », qui ne réside pas dans la révélation du contenu d’une vérité cachée, mais dans la mise en évidence d’une dimension structurale irréductible de l’expérience humaine qui nécessite, pour le sujet, d’en passer par l’Autre et par la médiation du langage pour satisfaire ses besoins.
Là où Freud considère que tout être humain est soumis aux mêmes exigences biologiques, Lacan fait de la Not des Lebens une question éthique. Il défend une conception de l’humain où le secret n’est pas un défaut de connaissance, mais une condition du désir qui le caractérise. Ce qui prévaut n’est donc pas la façon dont le sujet s’adapte aux nécessités biologiques, mais le rapport qu’il entretient avec la vérité de son désir, comment il y répond et s’organise autour de ce vide inaugural.
La cause du désir, un secret
Le cœur de la vie psychique est battant de cette pulsation rythmée par un désir structuré autour de la perte et du manque. Lacan l’appelle l’objet petit a cause du désir, qui ne peut être entièrement comblé par un objet de substitution, ni résorbé par le signifiant. Il subsiste un reste. Le « secret véritable », tel que le nomme Lacan, se loge à cet endroit où le réel se manifeste comme limite à la symbolisation ; la vie humaine s’ordonne ainsi, non pas autour de l’objet du besoin, mais autour d’un impossible. C’est en ce point de réel que le sujet se cogne, là où son désir ne peut plus être soutenu par un savoir sur ce qu’il désire. Un inconnaissable persiste, contre lequel l’impératif contemporain, avide de transparence, se heurte, à vouloir le saisir pour mieux le normaliser.
En ce point aveugle de notre connaissance, la psychanalyse propose au sujet de rencontrer sa part de vérité, averti, comme l’indique Lacan, que la vérité tient au réel, et que la « dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent [3] ».
[1] Cf. Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 307-396.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 58.
[3] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.
© Photo(s) : Françoise Pétrovitch