Alexandre Gouthière
Les Noyers de l’Altenburg, écrit et publié en 1943 pendant l’Occupation, est le dernier roman d’André Malraux. Il marque un tournant dans son œuvre, puisque par la suite celle-ci prendra la forme d’une réflexion philosophique et humaniste dans ses essais et, plus largement, dans son engagement politique.
Le roman alterne entre moments vécus et réflexions personnelles issus des mémoires du narrateur et de son père, jalonnés de dialogues profonds sur l’existence et la condition humaine, face aux événements de l’Histoire. Le texte aborde la relation père-fils, la question de la mémoire et de la transmission, où la vérité intime rejoint l’universel. Les Noyers de l’Altenburg est une invitation à une réflexion sur la nature de l’Homme et ce qui le transcende, au-delà des considérations biographiques ou psychologiques. C’est pourquoi il a en son cœur la dimension de l’acte.
L’au-delà du secret
Le roman s’ouvre ainsi sur le suicide du grand-père du narrateur, Dietrich Berger, par ingestion de véronal. Sur les lieux du drame, entre le fils Vincent et Walter le frère du défunt, c’est la question de la cause de cet acte inexplicable qui se pose et de ce que d’aucun ne pourront jamais en savoir. Walter avance alors : « Pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache […] Un misérable petit tas de secrets [1] ». La réponse de Vincent, intellectuel engagé, professeur et homme d’action, est alors cinglante : « L’homme est ce qu’il fait ! [2] » « Par tempérament, nous explique le narrateur à propos de son père, ce qu’il appelait la psychologie-au-secret, comme il eût dit le vol-à-la-tire, l’exaspérait. À supposer que le suicide de mon grand-père eût une “cause”, cette cause, fût-elle le plus banal ou le plus triste secret, était moins significative que la strychnine et le revolver – que la résolution par quoi il avait choisi la mort, une mort qui ressemblait à sa vie. » Et Vincent d’adresser en conclusion à son oncle : « pour l’essentiel, comme vous dites, l’homme est au-delà de ses secrets ».
Le cœur de l’être
Lacan nous enseigne que l’Homme n’est pas dans ses secrets, mais dans ses actes. Ou plus précisément, ses actes renferment le secret de ce qu’il est, c’est là où il est vraiment. Il n’est pas dans ce qu’il dit ou cache, il n’est pas là où il est en tant que sujet, puisque justement « une dimension commune de l’acte est de ne pas comporter dans son instant la présence du sujet [3] ».
Si l’on suit Jacques-Alain Miller dans sa lecture du paradigme de l’acte chez Lacan, le secret d’un acte véritable, c’est qu’il « vise ce cœur de l’être à savoir la jouissance [4] ». Le suicide en est l’illustration ultime. Ainsi, tel que le dit Vincent, cet acte radical de son père ressemble à sa vie, celle d’un homme persévérant et inflexible, un « burgrave bourgeois et révolté [5] ». Et, comme l’avance Lacan dans « Télévision » : « Si personne n’en sait rien, c’est qu’il procède du parti pris de ne rien savoir. [6] »
[1] Malraux A., Les Noyers de l’Altenburg, Paris, Gallimard, 2012, p. 78-79.
[2] Ibid., p. 79.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2024, p. 67.
[4] Miller J.-A., « Sur le concept lacanien du passage à l’acte », La Cause du désir, n°116, avril 2024, p. 15.
[5] Malraux A., Les Noyers de l’Altenburg, op.cit., p. 34
[6] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 542.
Photo : © Céline Danloy