Guilaine Guilaumé

Dans notre époque hyper connectée, l’injonction à la transparence traverse tous les domaines de nos vies, jusqu’aux plus intimes, familiaux, qui s’affichent sur les réseaux sociaux. La production littéraire contemporaine fait aussi flores en dévoilant les histoires de famille, parfois jusqu’à la crudité. La maison vide [1] fait exception. L’auteur ne cherche pas le vécu, il veut « faire barrage à l’oubli par les moyens dont [il] dispose – les récits, les histoires [2] ». Il ne cherche pas l’exactitude, car il sait que c’est par l’approximation et les arrangements avec la réalité qu’on touche un fond de vérité. De cette vérité menteuse, il crée une épopée formidable qui est une ode magnifique à l’opacité irréductible de la famille.

L’infâmille

C’est en cherchant la médaille de son arrière-grand-père que le narrateur découvre des photos. Sur toutes, Marguerite, sa grand-mère, est dé-figurée : « des ciseaux ont taillé et coupé la forme d’un ovale, laissant à la place de son visage un trou, un espace vide – rien [3] ». L’infâme est là, d’emblée, témoin de ce qui fait famille car « la famille a son origine dans le malentendu, dans la non rencontre, la déception […] la famille est essentiellement unie par un secret […] par un non-dit [4] ».

La mère de Marguerite, Marie-Ernestine, qui se rêve concertiste, est amoureuse de son professeur de piano. Mais son père, soucieux de la sauvegarde du patrimoine familial, ne veut rien entendre de cette histoire d’amour. Elle épouse donc Jules en 1905 puis regardera sa fille « pousser comme une mauvaise herbe qu’on hésite à arracher [5] ». Se heurtant à un Autre maternel qui ne répond pas à ses appels, qui se réfugie dans la musique, qui ne lui parle pas, Marguerite transgresse et finit par découvrir des lettres d’un homme qui n’est pas son père. De tout cela, elle ne parle pas. Elle devient une jeune fille silencieuse, qui échoue en classe, qui ne croit plus en Dieu et dont l’éveil à la sexualité ne se fera pas sous les meilleurs auspices.

À 20 ans, elle rencontre André, qui est fait prisonnier en 1940. Marguerite entame une liaison avec un officier allemand et sera tondue sous les yeux de son fils à la fin de la guerre. Cette « forteresse de silences [6] » se noiera dans l’alcool et mourra jeune. Un silence est posé sur sa mort et son fils se suicidera 29 ans plus tard « pas seulement ni exclusivement, mais aussi, à cause d’un mariage de 1905 [7] ».

Écrire le secret

Par la fiction, l’auteur crée un récit haletant qui démontre que « la famille est un lieu d’interprétation inépuisable, puisque chaque famille a un point de “on ne parle pas de ça” et il n’est pas de famille sans ce point-là ; cela peut être le tabou du sexe ou de parler de la faute d’un ancêtre [8] ». C’est à partir de ce point que la famille se constitue et que les places de chacun se structurent. Comme lors d’une analyse, l’auteur se sert des anecdotes, des allusions, des colportages familiaux pour les agencer en une hystoire, « comme si d’un coup de vent on pouvait faire une maison et construire du solide avec du vide et de l’air en mouvement [9] ».

[1] Mauvignier L., La Maison vide, Paris, Les Éditions de Minuit, 2025.
[2] Ibid., p. 712.
[3] Ibid., p. 20.
[4] Miller J.-A., « Affaires de famille dans l’inconscient », Lettre mensuelle, n° 250, juillet 2006, p. 9.
[5] Mauvignier L., La Maison vide, op. cit., p. 386.
[6] Ibid., p. 738.
[7] Ibid., p. 252.
[8] Miller J.-A., « Affaires de famille dans l’inconscient », op. cit., p. 10.
[9] Mauvignier L., La Maison vide, op. cit., p. 566.

Photo : © Céline Danloy