Deborah Allio
Dans La Maison vide [1], Laurent Mauvignier tente de cerner l’énigme entourant sa grand-mère maternelle effacée, dont on ne parle plus, en adoptant une écriture dense, faite de longues phrases sinueuses, comme pour montrer la tension autour du secret de famille et l’impossibilité de le formuler clairement. À l’inverse, dans Une pension en Italie, Philippe Besson privilégie une forme d’épure, presque retenue. Son écriture concise reflète la fragilité des souvenirs évoqués autour du drame lié à la figure de son grand-père maternel, Paul Virsac, professeur d’italien à Nice.
Un mensonge voile le secret
L’aveu de l’homosexualité de Paul, à l’origine d’un basculement et d’une cassure irréversible, ne relève pas seulement d’une confession intime, mais d’un acte qui bouleverse l’ordre familial, par la séparation du couple durant l’été 1964, en Toscane, où ils passent leurs vacances. Sa femme, Gaby, prétend avoir été quittée pour une femme de mauvaise réputation, substituant à la vérité un récit socialement acceptable, conforme aux représentations d’une époque qui assimile l’homosexualité à une faute, voire à une perversion. Le mensonge transmis à ses filles Suzanne et Colette, qu’elles reproduisent à leur tour, constitue un mécanisme de défense nécessaire qui les préserve de la honte.
Sandro incarne pour Paul un ailleurs possible, rendant supportable l’isolement, le silence et surtout, la rupture du lien avec Suzanne. Blessée, elle ne répond pas à la lettre que son père lui adresse et choisit de le tuer symboliquement en le tenant pour mort.
Le secret familial se complexifie encore avec l’incertitude entourant la filiation de Colette, la benjamine. Sa différence « de caractère et d’apparence [2] » avec sa sœur laisse supposer une possible infidélité de Gaby. Cette dernière « sait [que Paul] sait [3] », mais rien n’est formulé. Ce sont précisément ces secrets de polichinelle partagés, mais jamais exprimés, que le narrateur entreprend de déconstruire.
Une parole dénoue le secret
L’enquête menée par Philippe Besson après la mort de son aïeul s’avère réparatrice et salvatrice. En se rendant en Toscane et en retrouvant Sandro, auprès de qui Paul a partagé les quarante dernières années de sa vie, il redonne vie à cette histoire d’amour. En réglant le « compte à ce fichu secret de famille [4] », l’écrivain nomme ce qui est tu et rompt avec la transmission du silence. Identifié à son grand-père, il s’inscrit dans une filiation et se reconnaît dans la communauté de ceux qui admettent leur penchant et leur aspiration.
L’épilogue marque un tournant décisif dans le récit. L’acceptation par Suzanne de l’homosexualité de son père devient possible grâce à la révélation joyeuse, de son fils, Philippe Besson, qui l’amène à répéter une phrase déjà prononcée lorsque celui-ci, à sa majorité, lui avait confié « la couleur de ses amours » : « J’ai toujours admiré les êtres qui ont le courage d’être eux-mêmes [5] .»
La parole, en brisant enfin le secret, transmis de génération en génération, libère les protagonistes du poids du passé et permet une réconciliation avec l’histoire familiale. L’œuvre acquiert ainsi une dimension romanesque, romantique et transgressive, portée par la force de son intrigue, l’intensité des sentiments et la remise en cause des secrets hérités.
[1] Mauvignier L., La Maison vide, Paris, Les Éditions de Minuit, 2025.
[2] Besson P., Une pension en Italie, Paris, Éditions Julliard, 2026, p. 83.
[3] Ibid., p. 86.
[4] Ibid., p. 236.
[5] Ibid.
Photo : © Céline Danloy