Dora Zaouch

Et si la transparence pouvait garantir une société sans risque ? C’est l’idée prise à la lettre et menée jusqu’au bout par Lilia Hassaine dans son roman dystopique Panorama [1].

Transparence citoyenne

En 2029, Julian Gomes, influenceur au million d’abonnés, porte plainte contre son oncle. Sur ses réseaux, il raconte les abus subis dans l’enfance et explique les répercussions qu’un tel secret a eu dans sa vie. La plainte est classée sans suite et il décide de faire justice lui-même. Alors arrêté par la police en direct, l’émoi public est à son comble, le hashtag Revenge Week devient viral. S’en suivent sept jours de terreur où les victimes se déchainent à punir leur bourreau. Le mouvement « Transparence citoyenne [2] » est amorcé pour mettre fin aux violences commises d’habitude « à l’abri des regards, derrière les murs [3] ». À la paix, il faudra dorénavant sacrifier l’intimité. Au cœur de cette révolution, l’architecte Viktor Jouannet scelle avec la population un nouvel accord d’urbanisme. Les grands travaux « d’assainissement moral » et de « sécurité optimale » [4] sont lancés. Les nouvelles constructions permettent un monde où tous vivent dans des maisons aux murs transparents. « Si nous n’avons rien à nous reprocher, pourquoi ne pas accepter de tout montrer ? [5] », conclut l’auteure. Vingt ans plus tard, la société de transparence est installée jusque dans les esprits, alors qu’un fait divers surgit : une famille entière disparait.

Un regard au-delà du panoptique

La part que joue l’architecte dans l’histoire n’est pas sans rappeler les travaux de Jeremy Bentham que Jacques-Alain Miller qualifie de « théoricien de la transparence [6] ». J. Bentham élabore en son temps, en 1791, l’architecture d’un bâtiment circulaire – le Panopticon – permettant de voir toutes les cellules des prisons depuis la tour centrale, où « personne, n’y est dissimulé, sinon le regard lui-même [7] ». Sa conception va au-delà des prisons et prétend pouvoir répondre aux problématiques de la société entière. J.-A. Miller en analyse un des ressorts : « Temple lumineux et transparent […] parce qu’il n’a ni ombre, ni recoin, et qu’il est étalé sous l’inspection permanente de l’Œil invisible [8] », il est « l’espace du contrôle totalitaire [9] ».

Dans Panorama, il y a également une multiplication des regards, des voisins, des caméras installées dans les rues comme dans le Panopticon où nous apprenons que le surveillant est lui-même surveillé du dehors. « C’est le même idéal de maîtrise qui inspire la théorie pénitentiaire et la théorie logique de Bentham. Classement des hommes, classement des mots – un œil identique les domine [10] ». Et pourtant, le jour du crime, tous les voisins y assistent, mais personne n’intervient. D’un accord tacite, personne n’a rien dit.

Cela nous permet d’entrevoir que derrière cet œil de l’Idéal de transparence sécuritaire se cache toujours le regard dont on ne veut rien savoir. C’est ce regard que le moment du meurtre dans le roman convoque pour chacun. Lors de cette bascule chaque protagoniste est appelé à répondre de ce qui le regarde.

1 Hassaine L., Panorama, Paris, Gallimard, 2023.
2 Ibid., p. 19.
3 Ibid., p. 20.
4 Ibid.
5 Ibid., p. 21.
6 Miller J.-A., « Le despotisme de l’Utile : la machine panoptique de Jeremy Bentham », Ornicar ?, n°3, mai 1975, p. 36.
7 Ibid., p. 4.
8 Ibid., p. 8.
9 Ibid., p. 6.
10 Ibid., p. 19.

© Photo(s) : Thierry de Gueyer