Karine Soubaigné

1984. Orwell nous plonge dans l’horreur d’une société de la surveillance portée à son paroxysme, sans échappatoire. Comment survit-on à la dictature de la transparence ? Comment le sujet y échappe-t-il ? Ce que l’Autre sait de lui, est-ce là sa vérité ?

Un sujet traqué

Les yeux de Big Brother plongent jusque dans l’espace privé : prolongés par le télécran, ils épient la moindre expression du visage, le plus furtif des échanges. Le Parti vous voit, vous entend et vous parle. Winston est ce sujet traqué qui tente de se soustraire à cet Autre omniscient. Winston pense, se souvient, rêve : Winston a un ailleurs et c’est déjà trahir. En effet, ici, tout devient secret, la recherche de solitude est en soi suspecte et transgressive, un terme désigne ce penchant : vieperso. « Tu n’as rien à toi sinon quelques centimètres cubes au fond du crâne [1] », dit Winston. Rien n’est dicible, à personne ; le voisin, le collègue sont aussi bien les yeux et les oreilles de Big Brother.

Le secret enfle et s’insinue. Mentir ou dissimuler est la seule issue possible, mais fait de vous un traître, coupable de mentocrime. Le secret est aussi le lieu d’une résistance : un espace inaliénable pour loger le passé, les réminiscences, les pensées coupables, la liberté de désirer, d’aimer, de désobéir. « Si tu ressens qu’il vaut la peine de rester humain quand bien même ça ne t’avance à rien, alors tu les as vaincus [2] », affirme Wilson. Il se met à écrire et cet acte est à la fois son arrêt de mort et son salut. En effet, où se loge le sujet ? À quoi tient son existence ? Ne se soutient-il pas du secret ?

Les rets du langage

Attrape-t-on la vérité d’un sujet en pourchassant ses pensées comme des papillons avec un filet ? Le sujet se réduit-il à sa conscience ? Ce que nous apprend la psychanalyse est d’un autre ordre. Les filets sont ceux du langage, le sujet y est pris et n’a pas d’autre existence. Il est un effet du langage : « [L]e sujet, non pas use du langage, mais en surgit [3] », indique Lacan. Du fait qu’il parle, le sujet est divisé, l’opération signifiante laisse une part manquante, à jamais perdue, un reste non symbolisable. L’être parlant n’est pas maître chez lui, c’est le signifiant qui commande, qui le marque et l’aliène. Le sujet est toujours « évanouissant et renaissant4 », et c’est dans cette opacité au plus intime, dans l’intervalle entre les signifiants, dans la résonance et la grammaire d’une langue singulière, que gît le secret de son être.

Dans 1984, le néoparler voudrait éliminer l’équivoque, croire qu’un mot sert à désigner une chose, parvenir à coincer la langue dans une traduction de la vérité de l’instant, reconstruite sans cesse. Vaine ambition : nul ne peut dompter la langue et son pouvoir créateur, le sujet n’habite pas la réalité, mais le langage. L’Autre ne peut pas tout savoir, car le sujet lui-même ne se réduit pas à ses pensées, ni à ses paroles ou à ses actes, bien au contraire, il n’est pas là où il pense. Alors, la transparence n’est-elle pas un leurre ?

Orwell nous entraîne aux confins d’une transparence qui abolit le sujet. En contrepoint, il nous révèle que le secret nous fait hommes, le sujet s’en soutient. « [L]e cœur de l’homme, énigme pour lui-même, demeure inexpugnable [5] », dit Winston.

[1] Orwell G., 1984, Paris, Gallimard, 2018, p. 39.
[2] Ibid., p. 198.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2025, p. 195.
[4] Ibid., p. 172.
[5] Orwell G., 1984, op. cit., p. 198.

© Photo(s) : Thierry de Gueyer